Introduction

L’opposition et le Régime de modernité

Pendant l’hiver 2018-2019, le mouvement des gilets jaunes est suffisamment fort pour que le pouvoir puisse paraître déstabilisé. Que le slogan « Macron démission » puisse devenir réalité. La question que je me pose alors est la suivante : si Macron démissionne et que la gauche prend le pouvoir, sur quoi peut-elle s’engager ?

Parallèlement, ce qui marque le temps long de notre époque est le dérèglement écologique, du climat à la biodiversité en passant par l’épuisement des matières premières. Face à cela, quel modèle de société a à proposer l’opposition qui soit à la hauteur de l’enjeu ?

Tout comme la quête de sens qui semble s’exprimer aujourd’hui plus qu’hier. Se manifestant entre crainte de perdre sa vie à la gagner, questionnement de l’intérêt à consommer sans but autre qu’exister, ou prise de conscience d’une dynamique écologique mortifère de notre civilisation. Là encore, quel modèle de société a à proposer l’opposition qui soit à la hauteur de l’enjeu ?

Quitte à en chagriner certaines et certains, pour moi, la réponse est, dans les trois cas, et sans ambiguïté : rien. Un rien radical. Non qu’il n’y ait ici et là des idées fort pertinentes, voire porteuses d’espoir. Mais dans son ensemble, cette opposition disparate est sans vision d’avenir. J’entends ici par opposition ce mouvement hétéroclite qui va de la gauche parlementaire à la nébuleuse des organisations plus ou moins instituées combattant le système ou expérimentant des formes alternatives, en passant par le mouvement social ayant pignon sur rue.

Aussi, face à ce dérèglement écologique, à cette quête de sens, à la montée d’un nationalisme plus ou moins totalitaire et sectaire, l’opposition (dite de gauche) peut-elle se contenter de seulement s’opposer au capitalisme ou au néo-libéralisme, dénoncer diverses phobies ou dominations, ou plus généralement tous les fascismes ? Question d’autant plus cruciale qu’à force de globalisation de nos cadres de vie, une partie significative de ladite opposition en serait plutôt arrivée à emboîter le pas au Parti démocrate américain et à son chemin de collaboration libérale.

C’est cette absence de projet d’opposition qui m’a amené à engager une réflexion politique. Je vous présente ici, à travers cet exposé, L’opposition et le régime de modernité, et au moyen d’un cheminement en trois temps, une sorte de bilan d’étape.

Dans le premier temps, Le Régime de modernité, je vous propose de vous familiariser avec ce fait politique que j’appelle « Régime de modernité ». Ce phénomène social global (en Occident) qui se caractérise par l’individualisation, d’une part, le protestantisme et le libéralisme, religion et philosophie politique faisant office de supports idéologiques, d’une autre part, la technique et le capitalisme (la science et l’économie) comme supports matériels, d’une troisième part ; la démocratie libérale en est la forme institutionnelle la plus accomplie, la raison et le progrès des idéaux. En prendre pleinement conscience permet de mieux s’interroger sur ce que l’on conteste et souhaite quand on se veut d’opposition.

Dans un deuxième temps, La globalisation libérale ou l’imaginaire prisonnier, je souhaite attirer votre attention sur le fait qu’entre radicalisme à la sauce américaine, revendications individualistes pimentées d’un soupçon de French Theory, luttes de reconnaissance tout autant individualistes, voire combat au profit des droits de l’individu, l’imaginaire de l’opposition contemporaine est totalement prisonnier de ce Régime de modernité et de son individualisation. Elle semble même ne plus savoir ce que peuvent vouloir dire peuple, collectif ou commun. Or, si l’objectif est bien de « changer le système », l’opération à mener ne saurait être seulement la bataille contre le capitalisme, ni même contre toutes formes de domination, ou le remplacement du prolétariat par les laissés-pour-compte dans le catéchisme marxiste, elle doit se coltiner en priorité notre rapport au Régime de modernité et à son imaginaire.

Dans un troisième temps, Révolutionner l’opposition, j’essaierai de vous montrer qu’une opposition digne de ce nom doit avant tout poursuivre un changement radical de société. Qu’il ne suffit pas de se contenter de l’embourgeoisement (ou de l’inclusion) du prolétariat ou des laissés-pour-compte. La quête de sens comme la crise écologique n’autorisent plus cette option. Le mode de vie bourgeois, celui de la vie ordinaire, qui a viré au consumérisme, n’est plus ni soutenable ni enviable – ce qui soulève la question de la nécessité. Et dans ces conditions, l’objectif ne peut être que celui de dépasser le Régime de modernité tout en construisant la société qui viendra.