Conclusion et perspective

L’opposition et le Régime de modernité

Pour conclure, c’est donc bien le Régime de modernité qu’il faut aller questionner. Pour ne pas dire dépasser.

Pour ce faire, le premier pas me semble être de tenir pour de bon un objectif anti-système. Ce qui sous-entend ne pas remettre en cause seulement le capitaliste, l’individu, mais bien a minima le capitalisme, le système ; remettre en cause la logique capitaliste et pas seulement défendre la cause de certains (les prolétaires) au détriment des autres (les capitalistes). De manière plus générale, il ne s’agit pas tant de combattre un exploiteur au bénéfice d’un exploité – et ce quel que soit l’habit que l’on fait porter à l’exploiteur ou à l’exploité (bourgeois vs prolétaire, homme blanc vs minorité)-, mais de combattre le système qui donne naissance à l’exploiteur et l’exploité, le système qui nécessite pour son existence l’exploiteur et l’exploité, qui ne peut survivre sans l’exploiteur et l’exploité, lesquels par leur existence même permettent le système. Le système génère ses acteurs et les acteurs génèrent leur système.

Ambition que Frantz Fanon a abordée avec sa fameuse formule : « la mort du colonialisme est à la fois mort du colonisé et mort du colonisateur » (L’An V de la révolution algérienne). Pour lui, il ne s’agissait pas de remplacer une barbarie par une autre, « un écrasement de l’homme par un autre écrasement de l’homme. » Que Cornelius Castoriadis, de son côté, a pointé de manière plus tangible, en soulignant que le capitalisme génère ses propres acteurs (capitalistes et prolétaires), et que c’est au capitalisme qu’il faut s’en prendre jusque dans ses rouages les plus profonds.

C’est, à mes yeux, le minimum syndical : s’opposer au système dans sa globalité, pas uniquement défendre la cause de la veuve et de l’orphelin face aux grands méchants loups. En somme, sortir de l’opposition binaire maître et serviteur et s’intéresser (enfin !) à ce qui fait le maître et le serviteur. S’intéresser au maître, au serviteur et à leur système dans lequel, en se reconnaissant l’un l’autre, ils sont, de fait, complices, quand bien même l’un y serait le maître et l’autre le serviteur. Le système et ses acteurs forment un tout, et c’est ce tout qu’il s’agit d’aborder et de transformer comme tel.

Le pas suivant, et qui n’est pas des moindres, consiste à préciser ce que l’on appelle système. Ce système à dépasser, ou ce système contre lequel on lutte. Que vise-t-on réellement ? Uniquement le capitalisme ? Mais le marxisme a montré qu’il était productiviste, et les minorités actuelles plutôt consuméristes. À mon avis, la crise de sens ou le dérèglement écologique remettent en cause non seulement le capitalisme mais aussi une certaine vision (matérielle) du progrès, pour ne pas dire la modernité elle-même. Il faut, quitte à me répéter, aller interroger le Régime de modernité dans son ensemble. Pour mieux savoir ce que l’on peut en garder et ce qu’il vaudrait mieux démanteler. Il ne s’agit pas d’être basiquement antimoderne, ou d’être stupidement anti-Lumières. Entre capitalisme, libéralisme, individualisation égocentrique, progrès ou accumulation de l’avoir, et j’en passe, il y a de quoi faire, sans avoir besoin de faire table rase.

Ainsi, l’individualisation est incontestablement un acquis majeur de notre ère, avec sa liberté individuelle et ses droits de l’individu. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il ne faut pas en interroger la déclinaison égocentrique, égoïste contemporaine et la réduction de la notion de liberté à sa version libérale. Nous devons nous méfier du libéralisme et de sa liberté élevée au plus haut des cieux libéraux ; nous méfier que, portée aux nues, cette liberté ne détruise le tissu social à force d’ego-roi, de droits-de-moi, et de mépris total de l’autre, ou du nous dans la foulée. Nous en méfier, tout en la défendant bec et ongles.

Il faut sans doute réinvestir (voire investir tout court) une certaine idée du collectif, le dessein de « faire société », pas seulement de « vivre ensemble », ce pathétique ersatz d’ambition sociale qui nous est proposé aujourd’hui, ce « nous » réduit à une somme de « je » co-habitant. Le commun paraît une belle opportunité à approfondir, occasion de permettre à des « je » de faire « nous » ensemble, d’aborder l’intérêt général comme un commun à gérer collectivement.

Il faut tout autant réinvestir (voire investir tout court) cette opposition que Marx faisait entre domaine de la nécessité et domaine de la liberté et en explorer les pistes qu’elle autorise. Le champ qu’ouvre la critique de la croissance pour la croissance en est une aubaine.

Tout cela, en se dégageant du capitalisme et de sa course effrénée après l’Avoir, qui réduit l’être humain à une matière humaine chargée de produire et consommer, qui renverse la raison d’être de la production : normalement, il s’agit de produire au bénéfice de l’être humain, dans l’espoir de s’extraire de la nécessité, et non d’asservir l’être humain à la production.

Il faut, dans cette perspective, se défier de l’utilisation vilement matérialiste qui est faite de la science. Il n’est pas sûr que l’IA ou le téléphone intelligent soient ce que l’on a produit de plus « intelligent ». Il n’est pas certain que le rapport à la nature que nous avons établi soit le meilleur, pour la nature en soi, mais tout bêtement et égoïstement pour la survie de l’espèce humaine. Sans occulter que, pourtant, de la construction à la santé, en passant par l’alimentation, et tout bonnement le savoir, nous avons besoin de la science et de ses applications. C’est donc bien ce que la prédation capitaliste en fait qui est en cause.

Il faut tout aussi bien se méfier du retour du religieux (le volet protestant de la modernité), notamment dans sa version puritaine, ou intégriste ; bien entendu dans les tea-party trumpistes mais aussi dans les injonctions comportementales de certains militants des minorités ; bien entendu dans le primat donné à la liberté religieuse au détriment de la liberté de conscience et de l’émancipation vis-à-vis des religions.

Nécessairement viendra un moment où la définition du progrès sera à préciser. Aujourd’hui, une certaine opposition se dit « progressiste ». Mais de quel progrès parle-t-on ? En a-t-on tous la même vision ? J’en doute.

Enfin, un changement majeur d’imaginaire s’impose concernant le combat des différents laissés-pour-compte du Régime de modernité (des prolétaires aux diverses minorisations, exclusions, marginalisations produites par les jeux de pouvoirs ayant cours) : il ne s’agit pas tant de poursuivre une inclusion dans le système, que d’inclure les attendus égalitaires dans la construction du dépassement dudit régime, de désamorcer l’imaginaire hiérarchique au moyen de ce dépassement, voire de partir de ces exclusions pour faire éclater le système.

D’où la perspective que je propose, et dont j’ébauche certains éléments en seconde partie de Révolutionner la gauche.

Se donner pour objectif de dépasser le Régime de modernité.

Fixer une utopie radicale (un idéal radical) comme phare pour le chemin à parcourir.

Résoudre la quadrature du cercle du « faire société » entre « individus indépendants ». Comment définir une règle commune quand tout n’est que droits individuels ?

Réfléchir à comment rendre effectif le passage du domaine de la nécessité au domaine de la liberté ; ce qui signifie s’interroger sur ce qu’est la nécessité, ce n’est pas une mince affaire !

Déconstruire l’existant, mais surtout construire. Car déconstruire sans reconstruire mène au néant de ce que nous sommes. Nous ne pouvons déconstruire le régime de modernité sans attaquer ce que nous sommes comme modernes. En somme, reconstruire en posant un regard résolument critique sur le Régime de modernité.

Construire dans les marges de la société existante selon cette vision, c’est le seul espace qui soit à ce jour disponible pour cela.

Enfin, s’appuyer sur une devise Liberté, Égalité, Commun qui souligne l’équilibre à trouver entre l’individu (Liberté, Égalité) et le collectif (Commun), qui permet à notre imaginaire, dont on ne doit pas sous-estimer l’importance de la capacité créatrice dans la conduite de la rupture, d’aborder la tension entre individu et collectif.