Prédation ou déprédation ?

Ou l’écologie dans le piège de l’altruisme

Depuis le début de l’année, la ville de Carthagène (Colombie) a renoncé à ses calèches tirées par des chevaux au bénéfice d’ersatz électriques. Bruxelles a fait de même en 2024. La question de l’utilisation des animaux à des fins récréatives (tourisme, spectacle, etc.) est en débat à travers le monde. Et ce au nom du bien-être animal.

Au même moment, en ce début janvier, notre BB nationale a tiré sa révérence. Après s’être fait connaître pour une histoire de femme créée par Dieu, Brigitte Bardot s’engage pour la cause animale, et dans les années 70 contre le massacre des bébés phoques. Avec les images du sang sur la banquise confronté au regard innocent du bébé phoque, l’effet était garanti. Pour autant, qu’est-ce qui est le plus important ? Le sang sur la banquise ou le recul de la banquise ?

On peut même aller jusqu’à se demander jusqu’où cette dite cause animale rime avec écologie. L’exemple de Carthagène en est une pathétique illustration : que gagne-t-on à remplacer la traction animale par la traction électrique ? D’autant qu’en parallèle d’autres suivent le chemin exactement inverse : estimant que le recours à l’animal participe mieux d’un équilibre écologique que les engins polluants de l’industrie mécanique, ils font appel aux chevaux pour tirer les charrues et autres engins agricoles ! L’énergie la plus propre reste celle qui n’est pas consommée. Nous pouvons ainsi renoncer à nous déplacer, ou nous limiter à la marche à pieds, ou bêcher à la main. Sinon, vaut-il mieux user de la traction animale, qui s’inscrit dans le cycle naturel de la consommation (prédation sur la nature-restitution à la nature), ou de l’énergie qui nécessite une prédation de la matière (nucléaire, métaux rares, etc.) ?

À vrai dire, nous avons trop souvent affaire à une écologie à bon compte ! Celle qui permet des effets d’annonce illusoirement vertueuse, une écologie de façade et de communication, totalement compatible avec le système et qui ne s’attaque pas à ses fondamentaux. Ce qui est intéressant dans le combat pour la cause animale, ce n’est pas tant le bien-être animal que le projecteur posé sur la taylorisation des chaînes d’abattage, l’industrialisation de l’élevage agricole. De pointer du doigt le rapport de notre système – notre « civilisation » – au vivant, êtres humains compris ! Un vivant réduit à de la matière, qu’elle soit matière première comme les animaux de batterie, ou matière humaine comme nous le sommes, relégués à des fonctions productrice et consommatrice.

Ceux qui cantonnent la cause animale à une forme d’altruisme étendu au monde animal ne se rendent (apparemment) pas compte qu’ils font le jeu du capitalisme : il est en effet beaucoup plus fructueux de produire et faire fonctionner des calèches électriques que de laisser des pratiques ancestrales et désuètes perdurer. Quand l’altruisme pactise avec les tenants du modernisme le plus éhonté, c’est Brigitte Bardot qui rencontre Elon Musk !

L’écologie est cette tentative de rappeler à l’humain, être de culture et de raison, qu’il est aussi membre à part entière du règne animal et plus généralement de la vie sur Terre et dans l’Univers. Ce qu’elle nous remémore, c’est notre inscription dans une longue chaîne du vivant, celle de la prédation, du prélèvement sur la nature en vue de la vie et de la survie, comme tout un chacun du vivant.

Rien ne nous oblige cependant à faire preuve de cruauté. Toute praxis nécessite le meurtre, l’exploitation et la destruction, affirment les tenants de l’écologie profonde (deep ecology). Ce qui ne les empêche pas de poser en même temps le principe d’un droit égal pour tous de vivre et s’épanouir. S’il faut donner écho au bien-être animal, c’est au sens d’une prédation réduite aux besoins de vie et survie, dans le respect du tout de la nature dont nous faisons partie, dont nous ne sommes qu’une simple espèce.

Il faut veiller à ne pas sombrer dans cette écologisme qui n’est rien d’autre qu’un humanisme étendu au genre animal, à ces autres « nous-mêmes » : de l’humain valeur suprême nous passerions à l’animal valeur suprême. Le risque alors est que de l’homme dominant la nature on glisse à une vision où l’animal dominerait le végétal, où l’homme en tant qu’espèce animale ne pourrait être prédateur de ses « semblables », sans que soit mis pour autant en question la prédation animale de la branche végétale. Or, il n’y a pas à hiérarchiser le vivant ! Et si le respect du non-humain va jusqu’à refuser d’en être prédateur, on respecte le végétal tout autant que l’animal, et on meurt en renonçant à notre essence prédatrice. Tout au plus, un être augmenté nous survivra, se nourrissant de la pitance de l’agrochimie ou bien alimentant ses neurones numériques ou ses tissus biochimiques d’électricité.

Si l’on souhaite effectivement garantir le bien-être animal, il est impératif de renoncer à réduire l’animal à une matière première de notre industrie agro-alimentaire, mais tout autant de discuter l’asservissement des races domestiques, que l’on laisse enfermées dans nos clapiers urbains sous la houlette de maître ou maîtresse qui les chosifie jusqu’à les asphyxier de leur amour sans borne. Il n’est pas sûr que le cheval de Carthagène soit moins mal traité que les spécimens de nos domesticités.

En fait, et c’est sans doute là le cœur du malentendu, il ne faut pas confondre prédation et déprédation, un mode de nutrition et une pratique de saccage. De prédateurs nous sommes devenus déprédateurs. Mais en voulant dénoncer la déprédation, certains en sont venus à condamner la prédation. Or comment vivre sans prédation ? Nous sommes, et pour notre simple survie nous devons rester, des prédateurs. Par contre, il ne faut pas sombrer dans la déprédation, comme nous y engage notre « civilisation », celle du Régime de modernité. Aujourd’hui, être moderne devrait être de renoncer à la déprédation sans se défaire de la prédation. C’est sans doute là où le concept d’égards ajustés de Baptiste Morizot pourrait nous devenir utile.