Depuis le XIXe siècle jusqu’à l’orée du XXIe, l’opposition au capitalisme s’est grandement focalisée sur la problématique de la répartition des richesses, ainsi que sur celle de l’émancipation. Pour Marx, le capitalisme avait une mission historique, celle de permettre un développement matériel sortant l’humanité de la nécessité, en somme de créer de la richesse. Le mouvement ouvrier a globalement adhéré à cette vision et ce qu’il reprochait au patronat n’était pas tant la nature de la « richesse » produite que le statut subalterne auquel le prolétariat était relégué dans cette production, aussi bien en termes de revenu, de conditions de travail que de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « reconnaissance », le tout coiffé d’un espoir d’émancipation de sa condition. Concrètement, le mouvement social adhérait à la notion de progrès (de développement) porté par le Régime de modernité, il reprochait seulement au système de reposer sur l’exploitation de l’homme par l’homme.
Depuis la fin du XXe siècle, cette dynamique revendicatrice s’est élargie aux « minorités », aux laissés-pour-compte du système, à partir d’une base que Herbert Marcuse désigne dès les années 60 (L’Homme unidimensionnel) comme « le substrat des parias et des « outsiders » » et qui n’ira qu’en s’agrandissant ; des « autres couleurs » et de tous « ceux qu’on ne peut pas employer » aux minorités sexuelles en passant par les mouvements féministe ou écologiste. Au point que certains ancrent aujourd’hui « l’esprit contestataire de la gauche radicale […] dans l’exigence de pratiques radicalement démocratiques, la recherche de justice sociale économique, la défense des droits des minorités et de l’affirmation individuelle » (selon la description donnée par Irène Péreira dans Les Grammaires de la contestation).
Formidable dynamique incontestablement, qui ne peut mener qu’à des « avancées historiques », indubitablement ; on ne perçoit malheureusement pas en quoi est prise la mesure de l’écroulement qui menace. Pour beaucoup (mais heureusement pas pour tous), l’hypothèse de l’effondrement de l’humanité reste un point aveugle (tout comme d’ailleurs la question de la définition de la « richesse »). Ou plus exactement, les effondrements. Dans les dimensions écologique, économique et existentielle. Et dont on ne peut prédire lequel des trois pourrait survenir le premier ; sans ignorer non plus les liens qui les unissent, et les interactions qui en résultent.
Les périls portant sur la biosphère sont les plus connus. Le réchauffement climatique, les diverses pollutions, le danger nucléaire font craindre une destruction des écosystèmes et de notre milieu de vie, et par ricochet de l’espèce humaine elle-même. C’est l’humain en tant qu’animal qui est ici en danger, sa capacité à respirer, à se nourrir, à être en « bonne » santé, à se reproduire voire à ne pas vivre comme un cosmonaute à la surface de notre planète (en admettant, ce qui reste à démontrer, que ce palliatif puisse suffire).
En supposant que nous réussissions à nous maintenir en vie, d’une manière ou d’une autre, suit un autre danger, non moins grand pour nos sociétés : la menace d’épuisement des matières premières. En effet, si le cadre économique d’existence de l’individu moderne qu’est le capitalisme a pu traverser les XIXe et XXe siècles sans être affecté par les revendications égalitaires de répartition des richesses, voire en s’y adaptant à son profit, il n’en sera pas de même avec cet aspect de la crise écologique. Si l’extractivisme minier ou l’industrialisation de la chaîne alimentaire arrivent à assécher la ressource, c’est la force vitale même du capitalisme qui sera sur la sellette, sa propre survie qui sera en jeu. Sans matières, nommées à juste titre premières, pour alimenter les chaînes de production marchande, le capitalisme défaille, vacille et sombre corps et âme. À sa suite, il est à craindre qu’il nous entraîne dans sa ruine. « Par le capitalisme que prône l’Empire libéral, l’humain est passé d’un prélèvement sur la nature au bénéfice de sa vie à une [dé]prédation au risque de sa survie » (Dans la nasse de l’hégémonie libérale).
Et ce n’est pas qu’un simple jeu de l’esprit « d’écologistes irresponsables », l’existence de nombreuses institutions nationales chargées de suivre la disponibilité des minéraux, de mesurer le risque de raréfaction, de prévenir les pénuries prouve que le danger est réel (Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares). La conquête spatiale et ses programmes d’occupation (colonisation) de la Lune ou de Mars ne cherchent à les rendre « habitables » que pour mieux en extraire de la matière. Si on entend bien « crise écologique » comme la mise en danger de notre habitat naturel, de notre capacité à vivre et survivre sur cette planète, l’épuisement des ressources y participe et heurtera de plein fouet le système économique de notre Régime de modernité.
Le troisième effondrement possible est celui de l’humain par le biais de l’être augmenté. Le transhumanisme est la nouvelle perspective du progrès sans borne de l’individu libre et autonome de nos contrées, éperdu de toute-puissance et d’horizons lointains. Or, cette soif d’affranchissement de notre nature animale confine à la folie, à jouer avec le feu, car l’enjeu n’est ni plus ni moins que la disparition de « l’Homme ». Sur ce chemin où il n’est même plus question de simplement « pouvoir » remettre en cause sa condition animale, mais bien de « vouloir » la remettre en cause, l’être humain, augmenté, ne serait plus un « animal » social-historique, mais une « créature » sociale-historique (au sens propre de créer, entre manipulations biologiques et numériques). Nous franchirions alors une nouvelle étape, dépassant de loin l’enjeu proposé par Descartes, devenu le précepte de la modernité : « Nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Nous serions hors-nature, au point qu’il serait sans doute impropre de dire « nous ».