La sacralisation du vivant

Le vivant n’est pas un banal moyen de production. Le capitalisme, en réduisant tout ce qu’il touche à une marchandise, le transforme en simple matière, première en ce qui concerne le non-humain, humaine en ce qui concerne les hommes et les femmes. Ainsi, pour notre modèle économique (celui de notre régime de modernité), tout n’est que matière, objet d’un échange marchand, et prétexte à l’accumulation d’avoir, notamment d’argent ou de capital. Le combat anti-capitaliste consiste justement à sortir de cette spirale infernale de la marchandisation, de la chosification, de la réification. Non, le vivant n’est pas une chose quelconque, une quelconque matière exploitable et corvéable à merci.

Pour autant, le vivant n’est pas non plus une substance sacrée. Il court aujourd’hui en effet le risque d’attraper la majuscule, cette maladie de l’essentialisation mystique. Il nous faut nous défier des dérives exaltées vers la Terre-mère ou le Vivant-père, notre mémoire collective a de quoi faire pour nous orienter sur ces chemins de perdition. D’autant que l’athéisme de la gauche a pris du plomb dans l’aile ces dernières années au point qu’une partie en est venue à défendre la liberté religieuse au détriment de l’émancipation des religions. D’une orientation athée, elle est passée à une attitude au mieux agnostique, au pire bigote, et de ce fait, se perd dans une permissivité coupable vis-à-vis de la cagoterie. Dans l’élan de spiritualisation tous azimuts propre aux récentes décennies, il y a danger qu’elle finisse par porter le vivant sur un piédestal surnaturel – si ce n’est déjà fait pour certains.

Toute religion, quelle qu’elle soit, est sclérosante. Elle empêche l’homme, en tant qu’espèce et en tant qu’individu, d’affronter et d’assumer sa solitude infinie au sein de l’Univers, la béance de sa vie que rien ne justifie et ne conduit, si ce n’est un élan vital, entre bestialité et psyché. Et c’est bien justement parce que ce gouffre existentiel est profondément insupportable qu’ils nous a fallu affabuler des forces supérieures, construire des récits merveilleux, instituer des religions. La tentation est grande de sans cesse inventer et réinventer une preuve transcendantale, une justification originelle, une essence supérieure, une machinerie divine. Dieu, Moïse, le Christ, Mahomet ou autre prophète plus ou moins illuminé, l’Homme, le Vivant, ou toute autre conceptualisation à Majuscule (la Raison, le Progrès, etc.) répondent à cette attente, à cette peur viscérale que nous avons du néant.

Cette dérive du vivant en majesté – et donc en majuscule – se situe dans la filiation d’un humanisme hérité du christianisme. Si le Christ a assis la responsabilité de l’être humain face à son devenir dans l’au-delà, l’égalité de tous comme êtres créés à l’image de Dieu, posant ainsi la première pierre de l’individu libre et autonome, et d’égale dignité, que nous connaissons aujourd’hui, ce sont les Lumières et la phase révolutionnaire du XVIIIe siècle qui ont porté « l’Homme » au plus haut des cieux. Les Évangiles ont été progressivement remplacés par la Table des Droits de l’Homme et du Citoyen (appellation ironique que nous devons à Jean Baudrillard). En Occident, nous sommes passés du Christ à l’Homme, du christianisme à l’humanisme. Ou plus exactement à cet humanisme que j’appelle compassionnel, celui qui papillonne avec la charité chrétienne des dames patronnesses, celle de l’aumône et de la commisération, celui qui répond à la corde sensible de notre humanité ; cet humanisme que l’on devrait plutôt nommer altruisme, et non celui entendu comme attitude politique et philosophique qui, tenant la personne humaine comme sujet primordial de la vie sociale, vise à son épanouissement, voire son émancipation. En ce début de siècle, à suivre certains, le Vivant est en passe de remplacer l’Homme et cette béatification du vivant d’élargir la portée de l’humanisme altruiste. De nouvelles Tables de la loi, celles des droits du non-humain et du vivant, sont à l’étude. Au point que l’on pourrait finir par parler de « vivantisme ». Soit une resucée sécularisée de la Création et des Commandements divins.

Entendons-nous bien, je n’ai rien contre la compassion, ni l’attention portée à autrui, ni l’amour pour son prochain, qu’il soit humain ou non-humain, cela me semble même une belle et noble cause ; simplement, je ne crois pas un seul instant que le « ressenti », et le ressenti seulement, soit source d’une bonne politique. Si on peut à juste titre reprocher au monde politique contemporain de négliger, pour ne pas dire ignorer, l’humain, tout comme notre modèle économique reposant sur la réification le méconnaît, il ne faut cependant pas sombrer dans l’attitude inverse qui consisterait à ne faire de la politique ou de l’économique qu’en jouant sur cette corde sensible de notre humanité. Il y a un équilibre à trouver, celui qui permet de prendre en considération le vivant dans nos manières de vivre et de gérer la cité, de nous responsabiliser face au pouvoir incommensurable que nous avons acquis, que nous nous sommes donné, sur nous et sur ce qui nous entoure, sans chavirer dans la divinisation plus ou moins humaniste d’un « Vivant », selon une vision quelque part – comble de l’ironie – anthropocentrique. La piste est étroite, elle suit une ligne de crête, c’est ce qui fait la grandeur et la difficulté de la politique.