Il n’existe aucun dieu, aucune forme de transcendance, quelle qu’elle soit, qui expliquerait la vie sur Terre, qui siégerait dans un au-delà ou un en-deçà, ou qui animerait notre for intérieur. Les prophètes, entre les mains des humains, sont plus souvent de malheur que d’amour. Il suffit d’observer les carnages perpétrés (notamment) ces derniers mois sur les terres dites saintes pour s’en convaincre, chacun disposant de sa batterie d’articles de foi pour justifier sa folie meurtrière, tous plus sordides, ineptes les uns que les autres au regard de la raison qu’encense pourtant notre modernité. Marx proposait de se libérer des religions, tout ne peut que conduire à abonder dans son sens. Pour une théologie de la libération, combien de Saint-Barthélemy ?
Dieu n’existant pas, force est d’en déduire que l’humanité est seule sur Terre ; voire dans l’univers – jusqu’à preuve du contraire et de l’existence de petits hommes verts, ou roses, ou toute autre « forme de vie significative ». Et la préservation de l’existence humaine sur la planète (ou ailleurs) est bien entre nos mains. Nous n’avons ainsi pas d’autre possibilité que d’admettre cette dure réalité : « l’Homme » a aujourd’hui acquis l’impressionnante puissance d’être en mesure de détruire son milieu vital (« l’Homme », celui de 1789, celui des Droits). Ce qui signifie concrètement qu’il peut décider, de son propre chef ou non, de continuer à exister ou non, de se suicider ou non. Aucun dieu, aucun souffle spirituel supérieur, aucune parole – même divine –, aucun texte – même saint – ou encore aucun talisman, amulette, formule magique ne retiendra sa main. L’apocalypse se cache derrière le bouton de la force de dissuasion, derrière les accidents industriels nucléaires, ou plus prosaïquement derrière les pollutions, les dérèglements écologiques, les pénuries de matières premières ou les manipulations bionumériques. L’apocalypse mais, en aucune manière, la création. Car l’Homme est un dieu impotent, capable de détruire son jouet, en aucun cas de le reconstruire.
Nous abordons ici le cœur d’un véritable questionnement éthique, philosophique, ontologique, que toutes les croix, les voiles et autres kippas ignorent lamentablement, et dangereusement, par leur prêt-à-penser, leur vérité désincarnée. L’Homme s’est fait Dieu (et non l’inverse) et l’examen de sa responsabilité ou de son irresponsabilité face à la vie devrait occuper notre réflexion politique, plutôt que de défendre selon de sombres stratégies prétendument progressistes de sulfureuses libertés religieuses.
Je ne vais pas disserter sur le sujet, je soulignerai simplement que de parler de « responsabilité face à la vie » trahit l’option que j’ai adoptée. Suivant en cela Freud, et à travers lui, la conception dominante de nos sociétés, je suppose la pulsion de vie supérieure à la pulsion de mort. J’établis que l’humanité privilégie la pérennité de la vie humaine sur terre, et cela de manière, ou non, réfléchie et consciente. Je vais même jusqu’à affirmer que c’est l’espèce humaine qui fait ce choix vital. Il y a fort à parier en effet que c’est bien en tant qu’animaux que nous prenons le parti de la sauvegarde de l’espèce. Vivre, survivre et se reproduire sont les fonctions que remplissent scrupuleusement les formes de vie qui peuplent la planète, et peut-être l’univers ; sans s’encombrer de considérations existentielles, selon les mécanismes naturels du cycle de la vie. Pour ne pas dire leurs uniques raisons de vivre. Et c’est bien l’être social – que l’on qualifie même de civilisé – qui s’est donné des pouvoirs quasi divins. C’est lui, et lui seul, qui est en mesure de renverser la tendance, de favoriser la pulsion de mort au détriment de toute pulsion de vie ; la psyché, comme à l’ordinaire, chargée de gérer le conflit intérieur…
Voilà un des axiomes de mon cheminement politique et philosophique. Une fois encore, je pourrais m’attarder à longuement développer la thèse et l’antithèse, discuter la pertinence de la ligne prise. Cela me semble de peu d’intérêt au regard d’une démarche que je souhaite avant tout politique. Assurer une vie authentiquement humaine reste à ce jour l’objet de l’espèce. Authentiquement humaine pour aujourd’hui, comme encore pour demain. Préserver l’espèce ou assurer à notre descendance, à la chair de notre chair, des conditions possibles et dignes de vie, cela revient au même, seule la façon d’éclairer l’intention diverge. L’objectif ultime reste à coup sûr de garantir la vie humaine ici-bas.
C’est pourquoi je parle d’effondrement lorsque j’évoque les évolutions potentielles que sont la fin des conditions de vie économique du capitalisme, ou des conditions de survie de la biosphère, ou encore le remplacement de l’espèce humaine par une post-créature (voir les trois effondrements, billet d’avril 2026). On pourrait l’envisager au contraire comme une aubaine de se débarrasser de « l’Homme », de son animalité tout autant que de ses capacités cognitives qui l’établissent comme un animal bien particulier – faisant société, histoire et civilisation –, de se défaire de l’humanité en général, et d’y voir un progrès, celui de la victoire de l’esprit ou de la raison sur nos caractéristiques animales ; voire, dans nos sociétés sans boussole, de l’artificiel (que ce soit l’intelligence ou l’existence) sur l’animalité. Cela ne correspond pas à mon approche éthique, ontologique, ni politique, ou tout bonnement écologique. De mon point de vue, l’être humain reste et doit rester cet animal social-historique pourvu d’une psyché. Soit, entre autres, un animal ; quand bien même nature, social et psychique puissent être en interaction, rendant incontestablement poreuses les délimitations. Un animal, certes devenu « l’Homme », certes jouant avec les allumettes de la création, mais un animal.