Du pouvoir d’achat à la soumission consumériste

La novlangue est partout. Du Plan de sauvegarde de l’emploi pour une opération massive de licenciements au Développement durable pour tout changer sans que rien ne change, en passant par les Réformes pour le détricotage de l’État providence. Elle s’impose à nous et nous la reprenons bien souvent dans nos propres « éléments de langage ». Ainsi en est-il du « pouvoir d’achat ».

La gauche traditionnelle et le mouvement syndical se battent depuis toujours pour une meilleure répartition des richesses. Marx en son temps dénonçait l’exploitation du prolétariat par le capital, l’extorsion par ce dernier de la plus-value produite par l’ouvrier. Selon lui, le combat devait également permettre le passage du règne de la nécessité au règne de la liberté : il estimait de la sorte que l’humain pourrait progresser d’une vie soumise à un travail harassant répondant à la nécessité, celle de vivre et de survivre, à une vie libérée de cette contrainte.

Or, cette question de la nécessité, de sa définition, de son périmètre n’a jamais été véritablement ouverte. Qu’est-ce que la nécessité, où commence-t-elle, où finit-elle ? On imagine bien que manger à sa faim est le minimum requis. Mais disposer d’internet est-il du domaine de la nécessité ? Ou du luxe ? Ou de l’accessoire ? Et entre la faim et internet ? L’habitat, la santé, la culture, l’éducation, la communication, etc. ? Où se situe la frontière ? Intuitivement, on perçoit que celle-ci dépend de la façon dont nous envisageons une vie « qui vaut d’être vécue » – entre ascèse et être le plus riche du cimetière, entre culture de la terre et culture de soi-même, etc. -, de la manière dont la collectivité dans laquelle nous vivons définit le train de vie « normal », ce qui rend « heureux ». C’est-à-dire des référentiels totalement subjectifs.

Nous savons d’autre part que l’hégémonie bourgeoise impose des règles de droit, un cadre institutionnel et culturel, des normes de vie, etc., au bénéfice de son intérêt bien compris. Nous savons aussi que nous sommes passés de la consommation au consumérisme ; soit, à grands traits, d’une réponse à une nécessité « de bon sens » (se nourrir, s’habiller, se loger, se soigner, s’éduquer) aux prescriptions d’une publicité vouée à nous faire découvrir ce dont nous avons besoin. Grâce au capitalisme, nous avons remplacé le règne de la nécessité par… le règne de la nécessité renouvelée. Point de liberté là-dedans. Nous sommes et nous devons rester des consommateurs (tout autant que des producteurs). Il suffit de se rappeler les injonctions gouvernementales à la consommation au sortir de la crise sanitaire de la Covid 19 pour percevoir que, sans consommation, notre système s’effondre.

Venons-en alors au « pouvoir d’achat ». À quelle nécessité satisfait-il ? À la nôtre personnellement, individuellement ? Ou à celle voulue par l’hégémonie, à celle nécessaire à sa propre survie ? Là encore, la question n’est pas soulevée. Nous devons « acheter », c’est-à-dire consommer, et cet objectif ressort comme une évidence. La répartition des nécessités au sein du budget des ménages n’est pas interrogée et le mode de vie des nantis est de fait le référentiel qui s’impose. Ce qui est en jeu n’est dès lors pas tant une répartition des richesses que la possibilité d’un accès généralisé au train de vie des classes les plus aisées (pas forcément des hyper riches). Et comme ces dernières souhaitent rester ce qu’elles sont, elles n’ont de cesse d’épouser les nouvelles exigences du consumérisme (quand elles ne les incitent pas), renouvelant sans cesse et sans fin la nécessité. Éternelle course à l’échalote qui répond merveilleusement bien à l’impératif d’accumulation du capital. Au point qu’on ne sait qui du consumérisme – et de sa nécessité sans cesse renouvelée – et de l’accumulation du capital est premier. On peut par suite se demander si le pouvoir d’achat est réellement un « pouvoir », ou s’il ne l’est qu’au regard de la novlangue du système et des injonctions de l’hégémonie. Si même il ne serait pas plutôt de l’ordre d’une soumission au consumérisme, donc au système. Et on en revient à la frontière abordée précédemment. Où se situe-t-elle ?

Il ne fait aucun doute cependant que les salariés réclamant du pouvoir d’achat sont sincères et qu’ils estiment ne pas être en mesure de vivre « correctement », voire de boucler les fins de mois, et ce d’autant plus que les prix de l’énergie flambent. Les normes de vie de notre société moderne sont tellement bien intégrées dans notre imaginaire et notre ressenti quotidien qu’il ne fait aucun doute pour eux qu’ils manquent de « pouvoir » d’achat, qu’ils ne peuvent pas consommer « comme ils le souhaitent ». Et les syndicats ont raison de les suivre sur ce chemin.

Ce que je reprocherais aux forces de gauche en général serait plutôt de ne pas ouvrir ensuite le débat. Notamment de ne pas inviter à la réflexion sur ces besoins vécus (et dans une certaine mesure réels) du court terme et sur ce que l’on entend par nécessité ; sur une possible contradiction. De considérer que ce ressenti de manque de pouvoir (d’achat) est une donnée intangible. Regardez les publicités, elles ne nous parlent que de pouvoir. « Pouvoir » est au cœur de l’imaginaire publicitaire du moment. Rien que pour cette raison, nous devrions nous en méfier. Car du « vrai » pouvoir, il n’en est pas question. Comme si le pacte implicite était le suivant : à l’hégémonie le pouvoir (économique et politique), au petit peuple le pouvoir… d’achat. Pacte non seulement notablement déséquilibré, mais encore factice, puisque ce pouvoir d’achat est en fait une nécessité des grands équilibres économiques, donc au service du système et de son hégémonie.

Or, n’oublions pas qu’une fois traitées les considérations court-termistes la tâche qui incombe à la gauche est de construire le moyen ou long terme, soit la société de demain, ce fameux autre monde. Faut-il s’aligner sur le train de vie des nantis ou remettre en cause l’imaginaire consumériste desdits nantis ? Voire les inviter à réduire la voilure et à trouver le bonheur dans une consommation « raisonnable », en somme ce que certains ont appelé une « sobriété heureuse » ? À l’heure où menacent les effondrements, l’absence de réflexion en la matière signe une attitude irresponsable, et, selon moi, « la gauche » n’a pas le droit de se montrer irresponsable.