Si l’on considère, à la suite de Cornelius Castoriadis, que l’imagination peut être créatrice, que c’est par elle qu’une forme de rupture peut advenir, il est important, crucial même, que cette imagination ne s’embourbe pas dans l’imaginaire dominant. Or, tout semble montrer que l’opposition contemporaine n’en suit pas le chemin.
L’a-t-elle d’ailleurs jamais pris ? Face au « système », que remet-on effectivement en cause, les uns les autres ? Que met-on derrière la prétention d’être anti-système ? Quel combat mène-t-on véritablement ? Quel objectif poursuit-on vraiment ? A-t-on la même image en tête ? Faute d’approfondir ces questions, aucun projet digne de ce nom n’a émergé ces dernières décennies, l’opposition se contentant de rassembler une collection de revendications hétéroclites, parfois contradictoires, et de… s’opposer.
Avec la Renaissance émerge, en Occident, une nouvelle manière de vivre et de concevoir sa destinée dans ce monde. L’individu commence à s’affranchir des tutelles traditionnelles qui pèsent sur son destin. Il ose dire « je ». Le monde social change de centre de gravité : des lois supérieures (le service de Dieu, de l’État, de la famille…), il se tourne vers l’individu et le culte de soi. L’individu devient le but et la norme de toute chose. Des êtres humains se proclament maîtres de leur vie. D’où sortira une certaine conception de l’histoire et des cités.
Et d’où découlera encore un transfert de pouvoir : de la terre vers le capital financier, de la campagne vers la ville, de la ferme vers l’usine, d’un monde fondé autour de la protection (de l’âme par le religieux, de la personne par la noblesse guerrière – d’où résultaient des titres sociaux reconnus) à un monde bâti autour du travail et de l’échange des biens (d’où émergera la future hégémonie sociale).
J’appelle « Régime de modernité » ce phénomène social global (en Occident). Il se caractérise par l’individualisation, d’une part, le protestantisme et le libéralisme, religion et philosophie politique faisant office de supports idéologiques, d’une autre part, la technique et le capitalisme (la science et l’économie) comme supports matériels, d’une troisième part. La démocratie libérale en est la forme institutionnelle la plus accomplie, la raison et le progrès des idéaux. En prendre pleinement conscience permet de mieux s’interroger sur ce que l’on conteste et souhaite quand on se veut d’opposition.
En effet, entre radicalisme à la sauce américaine, revendications individualistes pimentées d’un soupçon de French Theory, luttes de reconnaissance tout autant individualistes, voire combat au profit des droits de l’individu, l’imaginaire de l’opposition contemporaine est totalement prisonnier de ce Régime de modernité et de son individualisation. L’université américaine en élabore le socle idéologique. Laquelle baigne dans une doxa imprégnée de protestantisme, d’individualisation, de liberté de l’individu, soit exactement le volet culturel de l’hégémonie bourgeoise. Hégémonie bourgeoise qui à travers la mondialisation est effectivement devenue hégémonique au point que l’on peut parler de globalisation culturelle. Et c’est cette pensée universitaire mondialisée, active prisonnière de la globalisation libérale, qui alimente la pensée de l’opposition contemporaine.
À tel point que celle-ci semble ne même plus savoir ce que peuvent vouloir dire peuple, collectif ou commun. On se prétend de gauche mais on s’appuie allègrement sur les fondamentaux du système. Sans oublier de s’afficher radical. Or, si l’objectif est bien de « changer le système », l’opération à mener ne saurait se réduire à une revendication d’inclusion dans ledit système que l’on prétend vouloir changer. Ou à la misérable ambition d’un « vivre ensemble », au mieux mêlé de « créolisation », quand il s’agit de « faire société ». Pas plus qu’elle ne saurait être seulement une bataille contre le capitalisme, ni même contre toutes formes de domination, ou le remplacement du prolétariat par les laissés-pour-compte dans le catéchisme marxiste. Le périmètre du système à changer est bien plus vaste ! L’opposition doit accepter de se coltiner en priorité notre rapport au Régime de modernité et à sa mythologie.
C’est pourquoi il est nécessaire de « révolutionner l’opposition », ou plus exactement son imaginaire. Une opposition digne de ce nom doit effectivement avant tout poursuivre un changement radical de société. On ne peut se contenter de l’embourgeoisement (ou de l’inclusion) du prolétariat ou des laissés-pour-compte. D’assumer de la sorte une collaboration libérale inspirée du Parti démocrate américain, loin, très loin de tout projet de rupture. La quête de sens comme la crise écologique n’autorisent plus ces options. Le mode de vie bourgeois, celui de la vie ordinaire, qui a viré au consumérisme, n’est plus ni soutenable ni enviable.
La question de la nécessité doit se retrouver au cœur de la réflexion. Celle que l’on doit juguler pour atteindre le domaine de la liberté, selon Marx. Tout comme la question du progrès qui sera à préciser. Aujourd’hui, l’opposition se dit « progressiste ». Mais de quel progrès parle-t-on ?
Il faut sortir de l’imaginaire de la croissance, celui qui veut que l’accumulation soit une fin en soi. Qu’il faut travailler plus pour consommer plus. Alors qu’il ne faut travailler que pour vivre ! Vivre en adéquation avec notre part animale, en symbiose avec notre environnement naturel, et dans le respect des équilibres écologiques, psychiques et sociaux.
Si l’individualisation est un acquis majeur du Régime de modernité, il n’en reste pas moins que l’intention ne peut être que de le dépasser. D’en sortir « par le haut », toutes et tous, et à égalité, en construisant la société de demain. En s’appuyant, par exemple, sur un slogan comme « Liberté, Égalité, Commun » qui souligne l’équilibre à inventer (au moyen de l’imagination créatrice) entre l’individu (Liberté, Égalité) et le collectif (Commun).
Pour la réflexion dans sa totalité, c’est par ici.
Version revue et corrigée du billet « La gauche et le Régime de modernité ».